Creative Tracks Series - Beyond the platform : El Mehdi Azdem

Directeur général de Racines, El Mehdi Azdem travaille pour le développement culturel au Maroc. Il a reçu une bourse de voyage FRC/Creative Tracks pour aller à Beyrouth rencontrer ses partenaires.
Quel est votre parcours professionnel ?
J’ai suivi une formation en économie et gestion pendant 8 ans. Comme j’ai toujours été intéressé par le milieu culturel j’ai cherché une autre formation en ingénierie culturelle, mais la plupart des formations proposées étaient en Europe et je voulais rester au Maroc pour développer des projets au niveau local. J’ai trouvé une formation à Casablanca. En parallèle des deux ans de Master, j’ai fait mon stage à la Fabrique Culturelle les Abattoirs et ensuite j’ai travaillé pour Transparency International au Maroc en tant qu’assistant de projet. Il y a 4 ans j’ai intégré Racines et aujourd’hui je suis à la direction de la structure.
Dans quel contexte local Racines est apparu ?
Les personnes à l’origine des Abattoirs et de Racines sont issus du même réseau et collaborent ensemble depuis longtemps. A un moment donné la nature des activités que l’on voulait développer ne correspondait plus à ce qui se passait aux Abattoirs alors Racines est née dans la continuité et en étroite coopération.
L’idée de Racines était de dynamiser et professionnaliser le milieu cultures au Maroc, notamment à travers des actions de plaidoyer. La structure s’apparente à un laboratoire de recherche et d’études. On a réalisé des rapports et un état des lieux ; notamment avec une cartographie sectorielle rassemblant 18 disciplines artistiques (www.artmap.ma) et une étude sur les pratiques culturelles dans les 12 régions du Maroc (www.pratiquesculturelles.ma). Puis on s’est positionné sur les politiques de plaidoyer.
Face à quels besoins spécifiques au Maroc ces activités répondent-elles ?
On a débuté par un cycle de conférences sur des questions transversales (culture et citoyenne, culture et éducation, financement de la culture) et on a constaté que la culture était considérée comme un loisir par les acteurs culturels, les artistes et les décideurs. On a voulu les convaincre que les artistes pouvaient vivre de leurs arts et que le secteur culturel peut être créateur d’emplois et de richesse. On a commencé à faire des études et des rapports notamment via les rencontres publiques « Les mercredis de Racines ». Par exemple pour traiter la situation des arts de rue, nous avons invité un créateur (metteur en scène), un directeur d’une troupe de théâtre de rue pour la formation et un directeur de festival pour la diffusion pour faire un état des lieux et des recommandations pour les décideurs.
En parallèle, nous avons travaillé sur la collecte des données pour la cartographie culturelle et nous nous sommes posés les questions de l’accès à l’information et de l’aménagement du territoire. Cela a donné une image précise de la localisation des structures. A partir de cet outil on a pu faire ressortir d’une part la concentration culturelle autour des grandes villes et d’autre part l’absence de structures dans l’Est du Maroc par exemple. Ce sont des bons outils de plaidoyer.
Enfin il a fallu se pencher sur la question des publics dont on ne savait rien à part la publication de quelques études par disciplines. Racines a donc lancé une enquête (un questionnaire complet de 46 questions sur la consommation culturelle, pratiques en amateurs et les loisirs et sociabilité) pour connaître les attentes de la population locale. Il y a un grand vide entre l’offre culturelle et l’attente du public. Nous trouvons par exemple au Maroc que de grands festivals programment des artistes internationaux mais non adaptés au public. Ces événements d’envergure restent sans impact sur la population locale car ce n’est que de la production étrangère, l’ingénierie étant réalisée par des techniciens étrangers.
Comment Racines s’est inséré dans le paysage marocain ?
On travaille sur des thématiques et des productions artistiques pour sensibiliser la réflexion autour des questions d’intérêt général telles que les migrations ou la liberté d’expression au Maroc. On a notamment créé une pièce de théâtre de rue sur le rôle et les obligations des conseils élus. Cette action de sensibilisation visait à faire comprendre aux citoyens quels sont leurs droits et comment ils peuvent interpeller et faire de la reddition de compte avec leur élu. Cette production avait un contexte très local car il y a désormais une nouvelle loi organique au Maroc qui permet aux citoyens de lancer des pétitions en direction de leurs élus pour faire remonter leurs demandes au niveau national.
Comment financer des activités de recherches et de production artistiques au Maroc ?
Nos financements sont principalement internationaux (Union européenne, fondations, ambassades, organisme internationaux). Racines répond également à des appels à projet nationaux et internationaux. Mais pour les Etats Généraux on a commencé sans financement, donc au départ c’était beaucoup de bénévolat pour constituer une base de travail qui puisse ensuite être financée. On aurait aimé avoir des subventions du gouvernement marocain, mais cela pourrait remettre en cause notre indépendance en termes de contenu.
Autre exemple, nous avons coopéré avec une fondation nationale qui intervient au Sud du Maroc pour former trente stagiaires au spectacle vivant. A la fin du projet ils ont organisé un festival pluridisciplinaire de quatre jours dans leur ville. Ce programme répondait à une volonté de renfort des compétences locales pour développer leurs propres événements et entreprises culturelles.
Autre manière d’envisager le financement, grâce aux soutiens financiers étrangers nous pouvons lancer des projets et après la période d’implantation le projet peut perdurer sans trop de besoins. Par exemple pour le projet de cartographie culturelle, il y a un investissement de départ pour lancer le projet, mais maintenant on encourage les utilisateurs à s’approprier cet outil et cela fonctionne car nous avons beaucoup de demande d’inscription et d’informations. Le projet se développe donc quasiment en autonomie.
Quels sont les impacts attendus au niveau local ?
Nous comprenons la culture au sens anthropologique du terme, c’est à dire le vivre ensemble, l’émancipation d’un individu et les valeurs universelles. Beaucoup de jeunes sont allés vers l’extrémisme, d’autres ont quitté l’école. La culture est une autre voie. Nous pensons que les artistes peuvent vivre de leur art de manière stable et professionnelle. C’est pourquoi nous réfléchissons à la question de l’entreprenariat culturel. En janvier 2018 nous allons ouvrir un incubateur pour accompagner 12 porteurs de projets et leur proposer un co-working space, des formations, du mentoring, un centre de documentation et des stages d’immersion. Pour le moment nous sommes en pleine phase de recrutement. A la fin de l’incubation les porteurs de projets organiseront un festival et nous inviterons notre réseau pour promouvoir leur travail et présenter des opportunités à l’échelle nationale et internationale.
Comment incluez-vous les échanges internationaux dans votre stratégie de développement ?
L’international c’est un réseau. Nos contacts seront utiles pour les entrepreneurs culturels que nous accompagnerons. Nous pourrons proposer des stages au Liban, en France, en Afrique du Sud, ce qui est un atout en termes de diversité. C’est aussi la possibilité d’avoir des compétences que l’on n’a pas ici, ou de renforcer nos capacités. Mais un réseau c’est aussi une réciprocité. Nous sommes également une force de proposition pour les nouvelles politiques culturelles de proximité que nous envisageons partager avec autrui comme bonne pratiques.

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